Épisode 2 : Eva Lee

Sunday, May 27, 2018

Diesemag, c'est elle, Eva ! Le tout premier webzine dédié l'actualité afro-péenne qu'elle avait fondée il y a quelques années. Journaliste de formation et passé par de gros médias culturels pendant dix années, Eva est aujourd'hui en reconversion professionnelle dans la coiffure. Avec elle, on a parlé de multiculturalisme, de grossesse, et de transmission. Important pour cette native du Nigeria, qui a vécue à Londres, New York et Montréal. Dans son interview, elle nous explique que le métissage permet de découvrir d’autres cultures et de donner d’autres types d’éducations ou de références aux enfants. Passionnée de musique, cette mère de 3 enfants, nous rappelle avec douceur combien, il est important de s'accorder du temps pour soi.

 

 © Melvyn Nganga

 

 

Eva, peux-tu te présenter ?

 

Eva, “maman avant tout”, 36 ans cette année. Je suis née au Nigéria, arrivée en France à 11 ans. J’ai eu la chance de vivre à Londres, New York, ou Montréal, j’aime voyager et je suis dingue de musique. J’ai 3 enfants : Leela 10 ans, Elyah 2 ans, Ellah-Emany tout juste 1 an. Avec un parcours un peu atypique, j’ai commencé par la presse écrite en tant que journaliste musicale, fait carrière dans la communication, l’assistanat de direction et dans le blogging. Après avoir piloté plusieurs business, je me lance cette année dans la coiffure en passant les diplômes.

 

Maman de trois enfants, trois grossesses différentes je présume ... Comment tu les as vécue ?

 

La grossesse de Leela, j’avais 25 ans, je l’ai super bien vécue. J’étais épanouie, heureuse, entourée de mes proches et de ma famille. Pas de nausées, pas de vomissements, pas de tracas de grossesses, d’angoisses ou autre et on a même fait une baby shower entre filles. L’accouchement s’est très bien passé. J’ai opté pour la péridurale, mais comme ils ont mis du temps à me la poser, elle était là et il fallait faire le travail. J’ai vécu les choses comme elles venaient sans me poser de questions. Pour Elyah 8 ans après, c’était différent. J’étais plus âgée, je ne vivais pas avec la même personne, je ne faisais pas la même chose. Je venais de lancer une salle de sport de 800m2 à Chatou. Je travaillais tout le temps, j’ai travaillé du premier au dernier mois. J’avais très peu de temps pour moi, je faisais du sport au début mais à partir du 4ème mois, il n’y en avait que pour l’entreprise. J’avais déjà ma grande et ma belle-fille que j’élevais. C’était très différent et je pense que je n’ai pas assez profité de ma grossesse. Pour Ellah, cela a été la même chose, version larmes aux yeux. Je travaillais tout autant, j’avais les trois autres enfants à gérer. Je me retrouvais souvent toute seule, les emmener aux activités, à l’école, déposer Elyah à la crèche alors que j’allaitais Ellah-Emany.

 

J’ai eu la chance d’avoir pu allaiter Elyah pendant 7 mois, Leela aussi a eu cette chance. Mon garçon est né à Foch (Suresnes), jusqu’au dernier jour, il ne voulait pas sortir. Je devais accoucher le 6 février, il est arrivé le 6 février. Je faisais de la corde à sauter quelques heures avant, j’en pouvais plus. Pour revenir à Ellah-Emany, j’étais très isolée. Je n’avais plus ma famille autour de moi, parce que je vivais une relation difficile. Sa grossesse a été beaucoup d’angoisses, beaucoup de pleurs, je me sentais seule et incomprise. Par contre, j’avais une connexion encore plus importante avec mon bébé, car elle ressentait toutes les émotions en moi, toute la tristesse, le désespoir et les moments de doute. Est-ce que je vais y arriver ? Est-ce qu’elle va tenir ? Est-ce que cette grossesse, je vais la mener jusqu’au bout ? J’ai été emmenée plusieurs fois à l’hôpital, une fois, je suis tombée dans les pommes, heureusement que ma grande était là. J’étais fatigué physiquement et émotionnellement. J’étais au point de craquer, parce que c’était trop dure. J’étais seule avec les enfants, je devais gérer beaucoup de choses dont les entreprises de mon mari. Je faisais beaucoup trop de sacrifices pour la famille, valeur qui me tient à cœur.

 

La grossesse de Ellah-Emany a été une révélation pour ma vie de femme et mon estime. Cette grossesse et cet enfant m’ont permis de savoir ce que je voulais, ce que je ne voulais pas, ce que je valais et de faire entendre ma voix de femme. J’ai dû passer par beaucoup d’épreuves pour comprendre qui je suis et ce que je veux. Cela a été très difficile, beaucoup de tristesse. Même son accouchement a été triste. J’ai accouché chez moi sur un tapis à 9h40 à Montesson. Ma famille, mon mari, étaient injoignables, ma fille aînée m’a aidé. C’est elle qui m’a prise en charge, appelée l'hôpital et comme j’avais eu une grossesse l’année précédente, les équipes me connaissaient et m’attendaient. Ma belle-fille Jadah s’occupait d’Elyah qui m’entendait hurler et qui avait peur. Les pompiers sont arrivés quasiment en même temps qu’une copine et son mari, j’étais déjà allongé en train d’accoucher. Cela a été une expérience traumatisante, mais de l’autre côté, une délivrance, tant sur le plan émotionnel que psychique, Ellah-Emany a été ma révélation. J’ai fait une thérapie derrière. J’ai pris beaucoup de recul pour me retrouver dans une meilleure énergie, car pendant cette grossesse, je commençais à voir la face cachée de la personne avec qui j’étais, j’ai dû relativiser pour ne pas péter les plombs.

 

 

Quelle est ta relation avec ton corps ?

 

Mon corps, j’ai appris à l’aimer. Première grossesse, je ne voulais pas prendre de poids. C’est difficile, car le corps change forcément, on m’avait prévenu. J’ai eu des vergetures au niveau du ventre au 9ème mois. J’étais énervé, je n’ai pas compris, car à cette période de ma vie je faisais beaucoup de sport et j'exhibais mes abdos. J’ai acheté toutes les crèmes du monde pour faire partir cela, du beurre de karité, rien à faire. Deuxième grossesse, je faisais régulièrement du sport, mais j’avais peur d’avoir à nouveau des marques. Je vivais avec une personne qui trouvait que c’était important de ne pas prendre du poids quand on était enceinte. Pour la grossesse de Elyah, j’avais la pression. Je travaillais dans le domaine du sport donc je ne me donnais pas le droit de grignoter ou de faire un écart important.

 

Les kilos ont été perdus aussitôt, car j’ai très vite repris le sport et une alimentation saine. Pour Ellah-Emany, c’était différent, j’avais 4kg sur le compteur de plus dès le début de la grossesse, une sangle abdominale qui était molle et je n’aimais pas vraiment mon corps. J’ai accouché en avril, repris le sport en juillet pour me faire du bien mentalement et perdre les kilos de cette 3ème grossesse. Je pense que cela a été un déclic, dès que j’ai repris une activité et que je sentais les effets sur moi, j’ai commencé à m’aimer à nouveau. Il existe des femmes qui ont 5 voir 7 enfants et qui restent fines, je ne fais pas partie de cette catégorie malheureusement.

Chaque corps est différent, il faut le reconnaître et le savoir, ne pas se comparer aux autres aussi. C’est un travail sur moi qui m’a permis de me retrouver bien dans mon corps. J’ai repris les entraînements toute seule à 5h30 du matin, avec des exercices au poids du corps, j’ai travaillé dur pour retrouver mon corps d’avant Leela.

 

© Melvyn Nganga

 

Comment tu veux transmettre ta double-culture à tes enfants ?

 

Dans l’idéal, par rapport à mes propres convictions, je souhaite leur transmettre cette double identité. Comment leur transmettre cela ? Je ne fais tout simplement pas du tout la différence. Ma mère est noire, mon père est blanc, c’est comme ça et je vis très bien cette double identité. Je fais plus attention aux personnalités, que l’apparence physique. Je voudrais évidemment les avertir du racisme, de la dualité des deux côtés, et surtout de la chance qu’ils ont de connaître deux cultures. J’aimerais transmettre cela par le biais des petites fêtes, la cuisine, la musique, les auteurs et la culture populaire en général. J’ai envie d’emmener mes bébés au Nigéria. Je veux qui puissent rencontrer leur arrière grand-mère. On l’avait fait pour ma grande, elle est déjà partie au Nigéria, elle a adoré ! Les deux derniers sont ghanéens par père, j’ai déjà été au Ghana, une destination que j’ai apprécié. J’espère, dans un monde idéal que le mélange des cultures suscitera moins de violences entre les hommes. Que le métissage permet de découvrir d’autres cultures et de donner d’autres types d’éducations ou de références aux enfants. L’environnement est aussi important dans ce brassage culturel. Je souhaite que mes enfants restent ouverts d’esprit, qu’ils aient des valeurs fortes et qu’ils soient tolérants envers les autres.

 

© Melvyn Nganga

 

Lorsqu’on devient mère, certaines s’oublient en tant que femme, comment faire pour trouver du temps pour soi quand on a 3 enfants ?

 

C’est marrant que tu me poses cette question, car je suis en plein dedans, à vrai dire, c’est l’erreur que j’ai faite durant mes deux dernières grossesses. Je me suis complètement oublié. J’ai mis de côté tout ce que j’aimais, les personnes que j’aimais et les projets qui me tenaient à cœur en tant que femme. Je me suis vite retrouvé débordé, alors cet équilibre, je commence seulement à travailler dessus. Grosso modo, ça passe par des moments de méditation une fois la tribu endormie. Puis, le matin très tôt vers 5h30 ou 6h, je prends 20 à 25 minutes pour moi où je fais du sport, mes petits rituels, je lis, je visualise (je pratique le miracle morning). C’est les deux moments de la journée, où je m’accorde un moment pour moi, car je me suis complètement oublié ces derniers temps et je l’ai payé très cher. Je me suis jeté corps et âme dans un projet professionnel et dans un mariage, je voulais être parfaite. J’avais l’image de la mère idéale à la Gwyneth Paltrow qui trouve le temps d'entreprendre, écrit des livres, fait du sport et de la pâtisserie. La réalité, c’est qu’elle a 5 nounous avec elle, moi je n’ai pas ça. Je ne peux pas être une wonderwoman, car même avec un mental d’acier, j’étais épuisée mentalement et physiquement. L’équilibre je commence tout juste à le trouver avec le travail que je fais sur moi accompagnée de professionnels.

 

 

Pour travailler ma partie estime et confiance, j’ai des exercices, comme savoir dire “non”. De nature, je suis très maniaque et contrôlante, j’aime quand les choses sont à leur place, j’aime bien quand tout est parfaitement bien fait. A l’école j’aimais avoir les meilleures notes, j’étais délégué du collège au lycée et présidente aux associations. Je travaille donc énormément sur le lâcher-prise. J’arrive à dormir sans avoir à faire la vaisselle par exemple, les gens qui me connaissent savent que je n’ai jamais fait quelque chose comme ça. Avant il fallait que tout soit nickel, la maison, les vêtements, la vaisselle. Je me suis rendu compte qu’il y avait plus important qu’un t-shirt tâché ou un verre cassé. La maman que je suis joue beaucoup plus avec ses enfants qu’il y a 10 ans, je me mets à leur niveau quand je m’adresse à eux par exemple histoire d’avoir un meilleur rapport humain. Plus on avance dans l’âge, plus on recherche des bienfaits sur du long-terme. L’amour de soi passe par beaucoup d’étapes et le lâcher-prise en fait partie.

 

Quelle est la qualité que tu possèdes et que tu aimerais transmettre à tes enfants ?

 

Il y a des valeurs qui sont essentielles pour moi, comme la famille, l’amour, pour soi et pour les autres. Le travail également, qu’ils aient la notion de “travailler dur pour obtenir ce qu’ils veulent”, qu’ils aient un esprit de WARRIOR. J’aimerais que ma grande range un peu plus ses affaires et qu’elle soit un peu maniaque comme sa maman (rires).

 

© Melvyn Nganga

 

Selon toi, le modèle de la famille a t-il changé ?

 

Je pense que l’image de la famille parfaite, il faut l’oublier en 2018. Je vois énormément dans mon entourage des mères célibataires. J’en suis une aussi, depuis octobre 2017, seule avec 3 enfants, dont 2 bébés très jeunes et c’est vrai que c’est un sujet qui commence à m'embêter. Je trouve que malheureusement les mentalités évoluent lentement. Une femme qui élève seule ses enfants est mal vue, elle est jugée. J’entends facilement “elle a des problèmes psychologiques, elle ne sait pas garder un homme”, “c’est une fille facile, elle lui a fait un gosse dans le dos”, alllllooooooo on ne fait plus un enfant dans le dos, ce n’est pas un discours acceptable en 2018. Un homme sait ce qu’il fait quand il couche avec une femme. Je pense qu’un discours bienveillant doit déjà exister entre femmes, car qu’est-ce qu’on est dures entre nous quand même. Je n’ai jamais vu autant de haine de la part de femmes depuis que je suis devenue mère célibataire et donc séparée. Et vice-versa, je reçois beaucoup d’amour aussi venant de la part d’autres femmes. Tout a changé, le game a changé, c’est à nous de nous adapter. Les femmes célibataires n’ont pas décidé d’être célibataire. Il se passe des choses dans un couple, qui restent dans le cadre du “couple”. Si certaines en viennent à élever, un enfant, deux enfants, trois enfants, quatre enfants, ou cinq enfants, c’est que malheureusement, on en vient à faire des choix de survie. La famille idéale n’existe plus. Les gens ne se battent plus pour des idéaux ou des valeurs. Être mère c’est ça, être exemplaire, responsable, car tu as des vies qui dépendent de toi. Sourire quand ton coeur saigne, te lever alors que tu es épuisée. On ne se met plus en couple avec quelqu’un pour sa beauté, on se met avec quelqu’un qui a les mêmes valeurs, les mêmes principes. C’est triste de voir toutes ces mères célibataires, mais en même temps tant mieux, cela veut dire que certaines femmes refusent certaines choses … que l’on ignore !

 

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