Épisode 8 : Mercedes Erra

Sunday, July 21, 2019

Pour cette dernière entrevue de l’année 2018, j’ai rencontré Mercedes Erra. Cette femme d’affaires française a des engagements profonds. Ensemble, on a échangé sur la notion de charge mentale, sur la place des femmes dans le monde du travail, sur le congé paternité et son évolution, mais également l’immigration en France. Ancienne professeure de lettres, elle est aujourd’hui présidente la plus grande agence de publicité de l’hexagone, BETC qu’elle a fondé en 1995. Cette femme au charisme incroyable concilie parfaitement sa vie professionnelle, tout en élevant ses cinq garçons : Jean, les jumeaux Louis et Adrien, Benjamin et Pierre. Comme quoi, l’équilibre vie personnelle/vie professionnelle est bien possible ! Elle ne s’est jamais posée de questions, il n’y avait pas de “choix” à faire. “Pourquoi mon travail m’empêcherait d’être mère ?” nous dit-elle. Officière de la Légion d’Honneur et dans l’Ordre National du Mérite, son engagement pour le droit des femmes n’est plus à prouver, elle milite pour la parité homme-femme dans le monde du travail. Cette lutte, Mercedes Erra la mène sur tous les fronts ; membre active de l’association Ni Putes Ni Soumises et membre du Conseil d’Administration de Force Femmes qui s’engage pour l’emploi des femmes de plus de 45 ans, elle est également l’une des têtes pensantes du Women’s Forum for the Economy and Society qui a pour objectif de mettre en lumière la parole féminine sur les problématiques du monde. Difficile de tout résumer pour cette femme aux engagements multiples, elle est aussi co-présidente du comité Human Rights Watch. Rencontre avec cette working-girl qui balaye les idées reçues ...

 

© Hélène Hadjiyianni

 

Vous êtes impliqué au sein du Musée National de l’Histoire de l’Immigration, vous pouvez nous en parler ?

 

En effet, ça fait 7 ans environ que je soutiens ce musée. Je trouvais que c’était un musée qui était mal né. Dans le sens où dès sa création, ils ont pensé à le tuer. C’est dommage, car c’est un lieu génial qui permettait de revoir l’histoire de la France de manière un peu différente autre que l’histoire des Gaulois. Il donnait à voir la vérité française qui s’est ouverte à l’immigration dès le 18ème siècle. C’est donc notre histoire française qui est une histoire via l’immigration. C’est une histoire qui est parfois inconnu. Chaque fois que l’on réalise une exposition, j’ai l’impression que chaque historien redécouvre le travail. La culture est un moyen de réfléchir à la fois à l’histoire et à nos schémas de pensée. L’histoire c’est très concret y compris celle d’aujourd’hui.

 

Que pensez-vous de l’immigration en France ?

 

On se sert de l’immigration comme une épouvante pour faire peur aux gens. Vous savez les immigrés ne sont pas malades. Ils vont simplement là où il y a du travail, en règle générale. Il y a toujours une assez grande logique entre le pays d'accueil et ceux qui viennent. S’il le pouvait ces gens probablement, ils ne quitteraient pas leur pays d’origine. On ne quitte pas gaiement son pays, cela veut dire qu’ils sont poussés ce qui donne un certain caractère de gens. Je pense que les immigrés ont la niaque, car le monde actuel n’est pas si facile que ça. C’est éprouvant de quitter son pays. Par rapport à ça, je pense qu’il faut être très clair et très précis. C’est normal de s’angoisser autour de l'illégalité, mais d’un autre côté il faut considérer l’enjeu d’insertion. On sait très bien que si l’Europe n’a pas d’immigration, elle va dans le mur. On devrait être plus positif que ça à l’égard de l’immigration. Il y a beaucoup de choses à voir sur ces sujets-là. Après, c’est une vision de la richesse, moi je pense que la richesse vient des mélanges, de la compréhension et de la diversité qui est un apport.

 

 

Quelle est votre vision de la maternité dans le monde du travail de nos jours ? Portez-vous un regard sur l’âge moyen auquel une femme française devient mère et concilie sa vie personnelle à sa vie professionnelle ?

 

La maternité c’est complexe. Les femmes ont été limitées à leur maternité pendant très longtemps. C’est l’une des raisons de la domination des femmes par les hommes. Comment est-ce que l’on a la main sur les enfants. Une femme ne se limite pas une uniquement à la maternité. Une femme ce n’est pas uniquement une mère. Alors, c’est très troublant, car dans la tête des gens, c’est un passage obligé ce qu’il n’est pas. Il y a des inquiétudes autour de ça comme si on n’était pas une vraie femme tant que l’on n’était pas mère. C’est très compliqué, parce que le monde de la femme a longtemps été resserré autour du monde de l’entreprise familiale. C’est elle qui gère les enfants, celle qui doit les élever et c’est ça qui bloque le développement des femmes dans leur emploi. On fait comme-ci c’était elles qui devaient tout gérer. Autrefois, le partage était bien plus précis, car elles étaient à la maison, ils étaient à l’extérieur. Maintenant, elles sont à la maison, mais aussi à l’extérieur donc, elle n’a jamais autant bossé. Une femme aujourd’hui, ça travaille énormément. Pour le travail payé et pour le travail non payé. Le partage qui devrait permettre à un homme et à une femme d’être à égalité, c’est le partage des tâches. Si vous arrivez au travail et que vous êtes déjà nerveux, parce qu’il faut s’occuper de la liste de ceci ou cela et qu’on est seul à porter ça et que l’on pense que la responsabilité est à soi et non à partager avec l’autre. Globalement, c’est encore très fort dans la tête des femmes et des hommes. Cette erreur de penser que la responsabilité est féminine sur les enfants et qu’elle ne se partage pas de cette façon-là avec les hommes. Le congé maternité c’est un mauvais congé, c’est bien de donner un congé maternité aux femmes, mais je ne vois pas pourquoi les hommes n’ont pas un congé paternité. Je ne vois pas pourquoi ils ne savent pas s’occuper d’un enfant. La vie d’un homme, c’est très souvent l’extérieur et la vie d’une femme c’est l’extérieur et l’intérieur. Elle travaille ! Il y a environ 2h et demi de travail de plus par jour pour les femmes.

 

© Hélène Hadjiyianni

 

On parle beaucoup de charge mentale ces derniers mois en France …

 

Il y a déjà la charge physique ! La charge mentale en effet, on quitte le travail et on n’a pas la tête tranquille. Je me compare à aucun homme, j’ai le double de boulot. Quand on étudie le sort des mamans aujourd’hui par rapport au sort d’hier, la charge est encore plus lourde aujourd’hui. Leur responsabilité est encore plus grande, elles ont le dedans et le dehors à faire et même dans le dedans, autrefois le père prenait l’éducation et maintenant c’est pour la mère aussi. Elles sont à la sortie de l’école à vérifier les devoirs, ce sont des charges extrêmement lourdes.

 

Quel est votre regard sur l’entrepreneuriat en France ?

 

L’entrepreneuriat est un système qui se développe fortement. Lorsqu’on regarde dans les grandes écoles de commerce, on s’aperçoit tout ce qui est autour de l’entrepreneuriat se développe énormément et pas forcément pour de bonnes raisons. On écoute les jeunes, certains disent qu’ils veulent être riches et ne plus dépendre d’un patron. Ce qui n’est pas toujours bien, car le choix qui est fait c’est de gagner de l’argent très vite plus que le choix du sujet. Je pense que dans l'entreprenariat, il y a l’envie d’entreprendre et le goût du risque, mais aussi le rêve de l’absence de patron et devenir aisé. On raconte beaucoup d’histoires sur cet enrichissement rapide et cette forme de liberté, même si ce n’est pas très vrai, car les entrepreneurs passent leur quotidien à travailler. Après, je pense que c’est quelque chose qui attire les gens par rapport à des grands groupes. En ce qui me concerne, j’ai toujours été une fille de groupe, mais j’ai l’esprit entrepreneur. Je pense que l’esprit entrepreneur ça ne se résume pas à la prise de risque financière qui est le plus important.

 

© Hélène Hadjiyianni

 

En France, on est très entrepreneurs tout de même. Il y a eu une aide de l’état à ce sujet. Après, malheureusement pour les filles c’est une catastrophe, dans le numérique notamment c’est difficile, car c’est majoritairement des hommes. On ne se rend pas compte à quel point c’est genré. Les filles et la science c’est un vrai problème alors qu’elles ont les meilleures notes en mathématiques. Vous savez lorsque vous demandez au BAC aux jeunes femmes “qui est meilleur en mathématiques ?” elles vous répondent que c’est les garçons. Alors qu’elles ont les meilleures notes, donc il faut faire attention. Je travaille actuellement sur le sujet des levées de fonds, vous arrivez devant un jury il y a 5, 6 hommes vous imaginez ! Il faudrait plus de femmes … Je suis pour les quotas dans les conseils d’administration, afin que le monde s’équilibre

 

 

 

 

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